Julien Gabriels - auteur
extraits de ses romans
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Livre broché : N° ISBN - 9791098354144, 494 pages
dépot légal : juillet 2026
L'ile aux mille vertus
ebook : ISBN - 9791098354120

4e de couverture
Érik Leroy croyait avoir trouvé le paradis : une ile privée au cœur des Kornati, un chat pour seule compagnie, et la promesse d’une vie simple, loin du monde. Mais tout bascule le jour où une sirène surgit sur sa plage. Puis une autre. Puis plusieurs.
Ces créatures fascinantes ne sont pas nées du hasard : trois chercheurs en robotique et en intelligence artificielle, fidèles au rêve humaniste de leur ami disparu, ont créé des mélusines capables de chanter, danser et bouleverser les consciences. Leur première apparition publique, au festival Off d’Avignon, déclenche un raz-de-marée d’émotion et d’émerveillement.
Entre solitude insulaire, prouesses technologiques et révolution artistique, L’Ile aux mille vertus explore un futur où l’innovation pourrait enfin servir la paix. Un roman lumineux, surprenant et profondément humain, qui interroge notre rapport au vivant, à la création… et à l’espoir.
Premier extrait
I
« Ici, les réseaux sociaux ne viendront plus me perturber », considérait l’homme qui, serein, avait cru s’acheter en pleine mer un bout de paradis avec suffisamment de relief en cas de montée des eaux due au réchauffement climatique de la Terre.
Aujourd’hui, certains s’imaginaient « se refaire une beauté » sur la Lune, Mars, que sais-je encore… Après avoir tant fait pour détruire une planète qui, à présent, leur faisait la nique. Elle hurlait, s’époumonait, rugissait, tanguait, crachait comme un grand diable le feu, en veux-tu, en voilà, s’amusait avec les constructions, telle une boule de bowling dans des quilles aux couleurs de drapeaux.
— Crois-tu ?…, l’interpela soudain sa conscience, depuis belle lurette glissée sous le tapis comme de la vulgaire poussière.
Il feignit de ne pas l’entendre, mais il l’avait bien ouïe. Cette conscience dont il se serait volontiers déchargé, si elle n’avait pas fait partie de lui-même. Venue du créateur ou de l’évolution, il s’en moquait, mais elle était bien là au moment où il aspirait à être tranquille, au moment où des fous sur cet astre jouait avec le feu…, le feu nucléaire comme s’ils espéraient même ne point en être victimes. Ils auront beau être dans leur bunker, à leur première sortie, ils se feront désintégrer bien vivant par quelques survivants pour leur faire aussitôt regretter leur immonde geste. Que dire ensuite des lois célestes qui leur occasionneront ad vitam æternam encore plus de misère ?… Érik leva les yeux au ciel. L’horizon s’était assombri, le tonnerre grondait déjà sur les hauteurs. Était-ce sa conscience qui se manifestait ainsi ? Il venait pourtant d’envoyer au diable son téléphone portable pour ne plus être manipulé, le jour, la nuit… Et puisqu’on ne pouvait désormais plus vivre de vrais moments de convivialité, autant noyer sa solitude en mer comme l’on pouvait noyer un chagrin dans l’alcool… L’homme, la bonne cinquantaine, un rien dégarni, le regard clair de celui qui estimait avoir fait enfin le choix judicieux, se retrouvait tel Robinson Crusoé, mais avec un magnifique voilier dans une crique, embarcation qu’il barrait à merveille : il ne faut pas déraisonner quand même !… Il n’avait pas échoué ici, il l’avait bel et bien décidé. En s’imaginant que, vu l’époque troublée, c’était aujourd’hui l’idoine solution, et puisque son argent le lui permettait, contrairement à la plupart des gens, il était fier de sa résolution pour cette période qu’il jugeait de plus en plus décadente, et surtout artificielle. Bien sûr, à tout moment, quelques personnes de renom ou fortunées, souvent cela va de pair, s’étaient mises au vert, parfois au bleu aussi, car les gouts et les couleurs, ça ne se discute pas…
— Que vas-tu faire maintenant, sans téléphone portable ?…, sembla lui suggérer sa maligne conscience. Sans tes virtuels amis qui te tiennent le crachoir tout au long de la journée, sans narquois médias qui jubilent à te sucer la moelle, sans l’omnipotente publicité qui galvanise tes suprêmes décisions ? Tu vas être nu comme un ver, et je suis prête à parier que tu regretteras bien vite cette ridicule résolution. On ne peut vivre en dehors de son temps, il faut s’en accommoder et se faire une raison.
— Je m’en moque de la raison. Je n’y peux rien si le monde est devenu déraisonnable.
— Pense à ces nombreux satellites, en orbite au-dessus de toi, pour que tu ne sois plus seul dans la vie, peu importe où tu te trouves sur cette planète…
— C’est pour ça que je me suis débarrassé de toute interaction avec ces créations technologiques qui, en fait, te volent ton existence et celle de quelques autres…
— Tu as pourtant essayé de décider quelques personnes de ton entourage à te suivre ; personne n’a voulu le faire…
— Ce sont des idiots. Des idiots « progressistes » qui ont tout d’un coup une grande soif de petit lait. Ils se baignent dedans comme, jadis, dans du lait d’ânesse pour une cure de jouvence. Eh bien ! moi, je préfère supporter le juste poids des ans, le juste poids de mes artères. Si j’ai une question qui me talonne, je vais essayer de trouver la réponse dans mes circonvolutions cérébrales, dans ce que j’ai tenté d’acquérir au fil des ans, et si je n’ai point la solution, je me contenterais de mon instinct pour résoudre les difficultés, comme le faisaient nos ancêtres au commencement du monde.
— Tu t’en vas quand l’artificielle intelligence va dénouer tous tes problèmes…
— De problèmes, je n’ai point. Que des cas gratinés à traiter…, et jusqu’ici, je les ai, bon an mal an, quelque peu résolus…
— Il t’en a fallu du temps pour comprendre, alors que l’intelligence artificielle t’en aurait plus vite proposé le chemin…
— Crois-tu ? l’interrogea-t-il à son tour.
— Je le crois, puisque des tas d’humains ont pensé avant elle, et qu’elle n’en fait que la bonne synthèse, bonne, est-ce qu’on sait ? l’avenir le dira, ou l’avenir nous suggèrera ce qu’il faut dire et considérer. Nul n’est prophète en son pays, nul n’est prophète en sa planète…
— …
— Tu te fais trop de mauvais sang, Érik. Le monde est serein. Il s’en sortira toujours. La Terre rejette tant de souvenirs archéologiques, et de plus en plus, au fur et à mesure que progressent la science et les fouilles, et qu’est-ce que ce sera bientôt avec l’intelligence artificielle qui en repoussera invariablement les limites présentes ? !…
— Oui… les stigmates de tant de destructions passées…
— Je le reconnais, mais notre astre a néanmoins bien résisté. Il résistera encore, sans cesse amandé par des néantisations qui feront le miel des générations futures, surtout les archéologues qui aiment à se vautrer dans ce fertile humus.
*
Érik, écrit avec un k plutôt qu’un c – une singularité voulue par les parents – avait acheté à bon prix une ile privée aux descendants d’un homme d’affaires russe – c’était ce qu’on lui avait dit –, qui l’avait acquise des décennies plus tôt, et qui venait de regagner les étoiles à la suite d’une longue maladie. Ses enfants ayant estimé ce bien, trop loin de leur domicile, et surtout trop isolé, avaient préféré s’en séparer au plus vite, quitte à y laisser quelques plumes. Érik avait auparavant eu l’opportunité d’une ile en Écosse, mais il avait jugé l’endroit bien trop froid et le climat bien trop aléatoire. Aussi s’était-il reporté le long de la côte Adriatique de la Croatie où il avait dégoté la merveille parmi les 1185 iles et ilots de cet état, tout près de la Dalmatie centrale, dans l’archipel des Kornati. Son nom croate étant difficile à articuler, il avait préféré baptiser sa terre au milieu de l’eau, « Érika », tout simplement, l’ile Érika. D’ailleurs n’en était-il pas aujourd’hui le seul propriétaire et le seul habitant ? Pour un Français, comment prononcer des iles telles que Krk, Hvar, lž, Prvić… ? Ainsi « Érika » lui parut la bonne logique pour désormais désigner aisément son bien, sans se décrocher la mâchoire, et par le fait oublier l’authentique appellation de son espace en mer, délicat à marteler.
S’il était à présent reclus sur son ile, il n’avait guère le sort des marins d’autrefois qui, après un naufrage, se retrouvait sur un ilot désert, à la merci de tant de prédateurs ; là, il n’en était rien, les précédents propriétaires s’étant fait construire un nid douillet avec beaucoup de moyens. Ainsi l’électricité indispensable à toute vie aisée était générée par des panneaux solaires, complétés de batteries afin de stocker la si précieuse énergie, et de façon à ne jamais être en rupture. Le confort était donc des plus modernes, la cuisine totalement équipée. Érik avait cependant volontairement choisi de faire une croix sur la télévision – pour le moment –, car il ne voulait plus passer son existence à percevoir les tragiques nouvelles du monde, sans cesse serinées au long de la journée sur maintes chaines d’info concurrentes, au milieu d’un embrouillamini de publicités, plus abêtissantes les unes que les autres. Enfin, c’était ce qu’il pensait…, mais l’on n’était pas obligé de partager son opinion…
L’homme était en désaccord avec sa femme sur sa nouvelle façon de vivre. Aussi, s’ils n’étaient point séparés, habitaient-ils maintenant séparément. Leurs deux enfants, contrairement à une époque, étaient à présent fort loin, la fille en Australie, et le garçon en Californie. S’ils se voyaient jusque-là régulièrement, par technologie interposée, le singulier choix du père de se mettre tout d’un coup « au bleu » ne les étonna guère. Écolo depuis toujours, militant à ses heures, ses discours le plus souvent enflammés leur tintaient souvent aux oreilles. Leur mère était différente sous bien des aspects… Certes, elle adhérait néanmoins, mais sans y adhérer totalement, aux idées de son époux. Elle préférait nonobstant vivre avec son temps. Son mari l’avait sollicité pour avoir de ses nouvelles au moins une fois par mois, mais par le seul courrier traditionnel, cachet de la poste faisant foi ; ses enfants, quant à eux, avaient la possibilité d’user du même stratagème pour ne point rompre les liens filiaux, en utilisant sa boite postale louée sur le continent, dans le bureau de poste d’une toute petite ville non loin de Šibenik, qui s’appelait Tisno ; bourgade située en partie sur la péninsule de Tisno et sur l’ile de Murter. C’était donc là qu’il allait faire le plein de victuailles quand la production de sa propriété de trente-six hectares, et la mer Adriatique qui l’entourait ne suffisaient pas pour remplir le garde-manger.
Nichée au centre d’une côte accidentée et entourée par une mer transparente, une minuscule crique abritait son voilier, un Sun Odyssey de plus de neuf mètres, possédant deux cabines et six couchettes. C’était son unique lien avec le monde d’avant, et celui qui le reliait encore à la technologie virtuelle de ces dernières années.
Contrairement à beaucoup d’iles à la végétation clairsemée dans les parages, une forêt de pins couvrait soixante-dix pour cent de son ilot, parmi des oliviers, des figuiers et toutes sortes de plantes méditerranéennes. Quelques plages de sable fin – dont certaines, minuscules – agrémentaient l’ensemble, parmi d’autres endroits plus rocailleux, idéaux pour la pêche aux crustacés.
Tel était à présent l’environnement d’Érik, presque un paradis, si ce n’était la solitude omniprésente. Mais comme tout navigateur qui se respecte, il ne la craignait point, appréhendant plus le monde connecté, qui ne cessait de s’infiltrer au plus profond de son être, de son moi. C’était pour cela qu’il avait jugé qu’une rupture s’avérait, en ce qui le concernait, aujourd’hui plus que nécessaire. Et comme un capitaine se décidait tout d’un coup à prendre le vent, il avait pris le vent de sa future destinée, même s’il fallait pour cela briser tant de tabous, que beaucoup n’osaient en franchir le pas. Lui, il avait osé, et contre vents et marées. Ses amis avaient jugé folle, son obstination. Mais puisque ses enfants, au bout du monde, s’en moquaient, à tout le moins paraissaient indifférents à sa vie présente, sa femme après tant d’années ensemble et aspirant elle aussi à de la nouveauté, n’avait point rechigné à ce singulier comportement de sa moitié, persuadée que l’homme rejoindrait sous peu le cocon familial. Car elle n’avait point souhaité le suivre dans ce soudain acharnement à vouloir faire abstraction de tout un bienêtre dont elle ne pouvait se passer. Quand bien même envahie de publicités, de fausses nouvelles, d’intoxication à tout va, elle se complaisait de plus en plus dans un univers facilité par l’information non seulement au bout des doigts, mais à présent au bout des lèvres. Finis les dictionnaires encombrants, les lourdes encyclopédies, et tous les ouvrages médicaux qu’elle consultait toujours de temps à autre pour ses patients, lesquels patients lui apportant encore un espace de vraie vie, de rencontres bien réelles, même si, parfois, elles étaient douloureuses. Elle avait, quelques décennies auparavant, embrassé la profession médicale, généraliste pour mieux servir. Il n’était donc guère question de relâcher le sacerdoce, contrairement à son mari qui, lui, pouvait agir autrement, car il avait été, comme l’on disait, bien né. Tant et si bien qu’il n’avait dès à présent plus besoin de travailler, contrairement au commun des mortels. Aussi pouvait-il s’essayer à de fantasques décisions, leur liberté de couple permettant tout le reste. Et si, sur son ilot, il rencontrait une passagère « Robinsonne », elle ne lui en aurait nullement formulé des griefs. Elle n’était point jalouse. Maints souvenirs de bonheur lui suffisaient aujourd’hui amplement.
Second extrait
V
Je pris le plus court chemin, au plus près du rivage, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. J’aperçus au loin, près de la « crique du ponant », la même étrange embarcation que celle de la dernière fois à deux pas de la plage, bateau apparemment vide. Des arbustes me masquaient à ce moment l’étendue de sable. En tout cas, les aboiements virtuels s’étaient tus. Ah ! si j’avais seulement à disposition ces deux molosses, je serais plus rassuré !…
Je continuai cependant mon chemin, talonné par Macka qui s’était, après réflexion féline, décidé à me suivre. Peut-être que, comme moi, il n’en menait pas large ?… D’habitude, il me précédait ; là, il trainait les pattes… quelques bons mètres derrière moi.
Soudain m’interpela et me subjugua la vision que j’avais devant moi. Alors que je devais théoriquement être seul, une jolie femme était étendue de tout son long sur la plage. Je n’en croyais pas mes yeux, et comprenais maintenant mieux les dernières manifestations du minet. Aurait-il été jadis maltraité par quelque représentante de la gent féminine ? Cela aurait été plausible, vu ses singulières réactions.
Naturellement, si c’eût été un homme, je l’aurais aussitôt flanqué dehors, avec une ferme courtoisie. Mais une femme !… Avec un peu d’éducation, on ne pouvait le faire… Peut-être que cette autochtone ou bien touriste ne savait pas que l’ile venait d’être rachetée, d’autant plus que celle-ci avait été désertée durant deux ans ?… Il n’y avait donc aucune raison pour lui détailler mes griefs… D’ailleurs, est-ce que j’en avais seulement ?…
Elle avait dû m’entendre arriver, ou bien percevoir le mistigri qui l’avait d’ores et déjà prévenue avec ses mia-ous hostiles. Elle s’était légèrement tournée… Je ne pouvais que me présenter :
— Je m’appelle Érik. Je suis le propriétaire de l’ile. Bonjour ! Good morning.
Je m’attendais à ce qu’elle me réponde en anglais, voire en une autre langue. Elle continua en français, et sans même d’accent.
— Bonjour… Circé… Excusez-moi de fouler votre plage, je pensai qu’elle était toujours déserte.
— Elle l’était encore il y a peu. Je viens juste d’acheter cet ilot. Je suis Français. Je vivais en Normandie. Et vous ?
— Je vis aujourd’hui ici. Peu importe d’où je viens. J’aime laisser planer autour de moi quelque mystère, vous ne m’en voudrez pas, j’espère ?…
— Pas le moins du monde.
— Vous avez un chat tout mignon. Comment s’appelle-t-il ?
— Macka.
— Ah, tiens, ça veut dire chat en croate. Ce n’est pas très original…
— Je le reconnais. Je l’ai trouvé sur l’ile. J’ai dû lui choisir un nom local, qu’il pouvait aisément comprendre.
— Oh, il n’a pas l’air commode ! Pourtant, les gens d’ici sont très gentils…
Le greffier s’était mis tout à coup à feuler contre cette jolie femme. Un peu plus, on aurait dit une sirène, cet être humain aux seins nus. D’ailleurs Circé, n’était-il pas déjà un prénom de sirène ?… Je ne savais comment ramener le loustic à la raison, comment lui demander de se comporter devant une femme quand on avait un peu d’éducation. Je ne savais que faire, il feulait de nouveau, en lui faisant en plus le gros dos, le poil tout hérissé. Ce n’était pas dans mes usages de mettre des raclées aux animaux, mais il l’aurait presque mérité…
Je m’approchai encore d’elle. Laquelle, me paraissait grande, allongée ainsi sur la plage. Elle avait en partie recouvert ses jambes de sable, sans doute une habitude d’enfance qu’elle reproduisait ici à l’abri de tous regards, sauf du mien, car elle me subjuguait déjà. Macka restait à l’écart de cette créature, comme s’il avait peur d’une gestuelle hostile. Je le laissai donc bouder ma visiteuse. Je repris :
— Était-ce vous, il y a quelques jours ?… J’avais ma foi remarqué votre embarcation, mais je n’avais vu personne à bord.
— Je me baignai sans aucun doute. J’adore me baigner dans cette crique si isolée. C’est dommage, je ne pourrais plus le faire.
— Pourquoi donc ?
— Je sais maintenant que je n’en ai plus le droit. D’ailleurs, j’aurais dû respecter les panneaux, et l’avertissement sonore. C’est bizarre, je n’ai jamais aperçu de chiens dans les parages. En avez-vous ?
— Pas moi, mais peut-être que le précédent propriétaire en avait…
— C’était un Russe. Paix à son âme.
— Paix à son âme. Je ne l’ai pas connu ; seulement ses héritiers qui m’ont vendu ce trésor.
— Trésor, en effet, je le reconnais. C’est pourquoi j’avais fait, quant à moi, fi de ces interdictions.
— Jusqu’à présent, vous avez bien fait. Et maintenant, il me serait malvenu de vous interdire cette crique, si vous n’invitez pas toutes sortes d’amis à venir s’y baigner. Je suis un solitaire, et désire le rester.
— Je n’ai que des connaissances virtuelles. Je suis de mon temps, et je vis avec mon temps. Vous n’avez donc aucune crainte à avoir. Je ne partagerai pas ma liberté avec d’autres créatures. J’en serais, qui sait, peut-être jalouse…
— Je ne vous vois pas être jalouse de quiconque. Vous êtes trop belle pour ça.
— Je vous remercie.
Érik était déjà sous le charme de cet être unique. Il ne comprenait pas pourquoi le minet boudait cette créature. Si encore Macka avait été une femelle…, elle aurait pu peut-être faire sa mijaurée !… Je repris :
— Vous avez un singulier bateau. C’est un bateau de pêcheur local ?…, lui demandai-je. Je n’en ai jamais vu de pareil.
— Il a été spécialement choisi pour moi.
— Pour vous ? Qu’a-t-il de si particulier ?…
— Il est fort stable, large et confortable. Avez-vous remarqué sa poupe ? Il me préserve des curieux.
— Des curieux ?
— J’adore me baigner nue…
— Nue ?
— Oui, nue. C’est ma condition. C’est pourquoi j’aime autant que vous la solitude.
L’homme restait perplexe. Dire qu’il était déjà séduit par cette personne de sexe opposé aurait été peu. Il était d’ores et déjà conquis.
Qu’en aurait pensé Murielle ? D’accord, elle lui avait annoncé que s’il trouvait par hasard sur place une robinsonne, elle ne lui en aurait guère fait grief, elle n’était point jalouse ; et il fallait bien que vieillesse se passe…
— Excusez-moi de rester ainsi allongée sur le sable… Ce n’est guère poli. Que je vous serre au moins la main… puisque vous me permettez déjà de revenir à cet endroit que j’affectionne. J’espère que la nudité ne vous dérange pas… D’ailleurs, on est en été, et la caresse du soleil fait si grand bien à la peau…
Elle se leva, épousseta le sable sur le bas de son corps. Érik fit quelques pas en arrière, Macka feula de plus belle… Si l’homme s’était adonné ce jour-là à un excès de boisson, il aurait sans doute trouvé cela naturel, bien cuité ; ou sous l’emprise de quelque stupéfiant. Mais ce n’était pas son habitude, ni ici ni auparavant. Bien d’autres se seraient évanouis. Il comprenait mieux à présent l’attitude de son chat…
Circé n’était pas une femme ordinaire, encore moins un homme, non plus un personnage transgenre…
C’était une authentique sirène.
Troisième extrait
X
Ce ne fut que deux jours après que mes clebs virtuels se manifestèrent de nouveau ; en milieu de matinée, tandis que le soleil était d’ores et déjà haut dans le ciel. Je quittai sur-le-champ mon travail au jardin pour filer vers la « crique du ponant ». Macka me devançait déjà.
Nous l’aperçûmes aussitôt du haut de la dune en partie couverte de plantes méditerranéennes. Comme d’habitude, ses seins m’attirèrent, car le restant était enfoui dans le sable. Lorsqu’elle nous vit enfin, se doutant bien que les aboiements feraient, sinon sortir le loup du bois, accourir illico deux péquins, un homme et un petit félin, tous deux attirés par un son qui leur était manifestement familier.
Elle nous sourit dès notre apparition. Macka se précipita vers elle, ayant à présent laissé de côté sa lâcheté usuelle. En ce qui me concernait, il m’était plus difficile de déambuler dans le sable, il me fallut donc plus de temps pour la rejoindre.
— Bonjour, mes amis, dit-elle.
— Bonjour Circé.
J’étais satisfait qu’elle nous considérât déjà comme ses amis. Avoir comme interlocutrice une véritable sirène en aurait étonné plus d’un, mais c’était ainsi sur cette terre peu connue, où tout d’un coup se mêlaient crument réalité et légende. À seule fin de damer le pion à la rationalité.
— J’ai une excellente nouvelle, reprit-elle. Mes créateurs ont accepté ton invitation. Ils ont hâte de te rencontrer, même s’ils t’ont déjà aperçu sur ton voilier. Le chat, ils le connaissent ma foi, non sous le nom de Macka dont je leur ai parlé. Il s’appelait en réalité Simba. Les chats sont nombreux en Croatie. À Dubrovnik, ils sont protégés et nourris par la population, car ils ont sauvé la ville de la peste noire au XIVᵉ siècle en chassant les rats porteurs du virus. Nikolaï l’avait récupéré, chaton, sur le continent, pour qu’il s’habitue sans problème à son ile.
Je voulus en avoir le cœur net. Je criai aussitôt : Simba, Simba. Mon greffier tourna sur-le-champ la tête vers moi, sensible à ces phonèmes connus : Sim - ba. Il aurait à présent deux appellations croates, ce qui n’est pas le moins original : Simba et Macka. Je m’aperçus plus tard qu’il répondait aussi bien à l’un ou l’autre de ses noms, donnés par ses maitres, même si, tout le monde le sait, un chat n’a pas réellement de maitre.
— Merci, Circé, de m’avoir appris le premier nom de mon chat. Il restera donc en territoire connu, qui est le mien aujourd’hui, et s’avérait celui de son précédent maitre, Nikolaï.
— La première fois que tu m’avais parlé de Macka, reprit-elle, j’avais pensé que c’était un autre chat, également noir et blanc, comme l’était Simba. Certains mistigris, comme tu le dis, se ressemblent. Et puis, Simba, depuis que je m’étais écrasée dessus par maladresse, m’évitait. Il faut dire qu’eux retombent quasiment toujours sur leurs pattes, alors que moi, à mes débuts, j’avais bien des difficultés à demeurer debout, sans m’écrouler comme une vulgaire pochetronne.
Simba était venu se blottir contre elle, comme satisfait de réentendre son premier nom. Il ronronnait de plaisir. Cela devait lui rappeler des souvenirs…
— Quoi de neuf, Érik ? me demanda-t-elle soudain.
— Pas grand-chose. J’ai tenté dans une lettre d’informer ma femme de ma rencontre avec toi. Elle n’a rien compris. Elle a cru que j’avais croisé une vacancière qui avait pour prénom : Sirène. D’ailleurs ravie que j’aie pour quelques semaines de la compagnie ! J’en suis donc pour mes frais, moi qui voulais commencer à la prévenir en y mettant maintes précautions. Pour que, petit à petit, elle se fasse à l’idée de l’irrationnel et du plausible état de fait. Il me faudra plus tard m’y prendre autrement…
— Oui, les femmes sont difficiles à comprendre…
— Je n’ai pas reçu que sa réponse. J’ai aussi eu une lettre de ma fille.
— Manon ?
— Comment sais-tu qu’elle se prénomme Manon ? Je ne te l’ai jamais dit…
— Manon Leroy, comme toi tu t’appelles bien Érik Leroy.
— C’est exact, mais comment connais-tu mon patronyme ?
— Je l’ai entendu prononcer par mes créateurs, en russe, lorsqu’ils ont appris que l’ile qu’ils convoitaient avait été vendue : « O! Nas tol'ko chto obmanuli! Frantsuz Erik Lerua tol'ko chto kupil ostrov Nikolaya. » Je te le traduis : « Oh ! on vient de se faire baiser ! Un Français, Érik Leroy, vient d’acheter l’ile de Nikolaï. »
— Ils se sont en effet fait coiffer sur le poteau ! répondis-je.
— Comme tu le dis. C’est comme ça que j’ai appris ton nom : Érik Leroy.
— Eh bien, tu en connais des choses, Circé ! Tu m’épates !
— As-tu de bonnes nouvelles de Manon ? demanda-t-elle.
— Tu sais, les enfants, aujourd’hui, ça ne dit plus grand-chose. Trop habitués aux SMS et à une écriture raccourcie… Du genre : « tout est OK ».
— T’a-t-elle parlé de son petit ami ?
— Elle a un petit ami ? Remarque, c’est de son âge !
— Tu ne le savais pas ?
— Non. Et toi, comment le sais-tu ? Tu ne la connais même pas !
— Non. Mais j’ai déjà vu sa photo. Elle est blonde, elle est belle, elle a des yeux rieurs, la plupart du temps le sourire…
— Un peu plus, tu la connaitrais mieux que son père !
— C’est vrai, car je fréquente tous les réseaux sociaux. C’est un grand puits d’informations pour moi. Je m’y abreuve souvent ; j’ai grand-soif de connaissances approfondies sur les gens en général, et ceux que je rencontre en particulier.
— Ah, les réseaux sociaux !…
— Oui, là où les jeunes et les moins jeunes s’expriment aujourd’hui, certes le plus souvent dans des dialectes connus d’eux seuls, mais, moi, je les comprends, je les déchiffre, et je les retranscris en langage compréhensible du plus grand nombre. C’est là que j’ai appris le nom du copain de Manon, un certain Andrew. J’ai aussi vu son visage sur les réseaux sociaux. C’est un beau garçon, brun, assez grand. Je pense qu’ils sont tous deux bien assortis. Ils feront un beau couple…
— Si ça dure, Circé, si ça dure !
— Pour moi, en probabilité, il y a quatre-vingt-dix pour cent de chance que ça se concrétise un jour par une union.
— Et Murielle le sait ?
— Toutes deux échangent assez régulièrement ensemble par les réseaux sociaux… C’est là que j’ai vu le nom d’Andrew circuler…
— Je croyais que c’était crypté…
— En théorie, oui, mais peu de gens sont au fait des authentiques réglages de sécurité. Il y a souvent des failles dans lesquelles l’intelligence artificielle s’engouffre pour y prélever des données que le monde pense encore confidentielles. En ce qui me concerne, c’est l’intelligence artificielle qui m’anime, me fait discourir en toute sagesse avec toi, et je puise mon raisonnement dans cette manne d’informations que me transmettent nombre de personnes sans en prendre réellement conscience. Pour certains, c’est volontaire, pour d’autres beaucoup moins. C’est étrange, sur toi, je ne sais pas grand-chose…
— Ah, j’en suis bien aise ! Car j’ai fait fi de ces réseaux depuis le début, me doutant que ce serait un cheval de Troie, tel un virus que l’on attrape et dont on a du mal à se débarrasser. J’aime mieux communiquer de vive voix plutôt qu’utiliser le virtuel, et comme il n’y a plus de vrais interlocuteurs, j’ai préféré vivre en robinson sur une ile déserte.
— Pas si déserte, puisque tu discours présentement avec moi, et que je ne suis pourtant que virtuelle, tout en faisant croire à une certaine réalité, mais qui n’est pas…
— Donc, tu ne sais rien sur moi ?…
— Pas grand-chose à vrai dire, comme je te l’ai déjà dit, juste ce que tu m’as appris lors de nos précédents échanges face à face, et non dans le dos des gens comme le sont la plupart des pratiques sur les réseaux sociaux. Tu as bien fait de ne point tomber dans la chaussetrappe de beaucoup. Aujourd’hui, ils sont pieds et poings liés pour de nombreuses années, et l’intelligence artificielle se délecte de leur manque de précautions élémentaires. Quant à moi, même entité mythologique, je m’abreuve de leur conscience comme, jadis, certaines de mes camarades tendaient un piège aux marins, qui ne pouvaient lutter contre leurs puissantes mélodies. Mais toi, tu es capable de résister à tout, sur cette « ile aux mille vertus », je le sens, je le devine, j’en mettrais ma main au feu…
Pendant que nous causions, mon chat, Simba, somnolait, étendu de tout son long sur notre déesse mythologique, ayant au reste placé son museau entre ses seins, dédaignant même la moindre bienséance. Elle ne paraissait d’ailleurs nullement dérangée par ses vibrisses qui devaient sans doute la chatouiller quelque peu.
— Revenons à nos moutons, Circé, car on s’est un peu égaré. Quand est-ce que tes amis concepteurs passeront nous voir, Macka ou Simba et moi-même ?…
— Quand ils le décideront, de toute façon un jour que tu seras disponible, et non en ville. Le jour où tu entendras tes molosses aboyer plus que de raison, ce sera que plusieurs personnes auront bravé l’interdiction d’accéder à ta plage privée, et même pour juste se faire bronzer sans pénétrer plus avant sur ton ile. Ce jour-là, je te présenterai l’équipe de Nikolaï : Alekseï, Misha et Olga.
— Avec plaisir.
— Et si le courant passe entre eux et toi, peut-être qu’à l’avenir, vous pourrez collaborer ensemble, à partir de vos trois cailloux privés, l’ile Érika – l’ile aux mille vertus –, l’ilot Yegorovich (à présent le nom qu’ils ont donné à ta voisine), et l’ile Nikolaï afin de rendre hommage à leur ami aujourd’hui disparu, en faisant fi de leurs appellations croates, dans les cartes officielles.
— Je ne vois pas pourquoi nous ne nous entendrions pas…
— Je le pense aussi, entre gens raisonnables…
Elle regarda soudain le ciel. Un amoncèlement de nuages noirs ne présageait rien de bon. Elle lâcha :
— Le temps risque de se gâter. Je vais regagner mon bateau, caché derrière les rochers, et rejoindre mon ilot.
Sur ce, elle se leva, réveillant en sursaut le chat, qui, surpris, miaula quelque peu.
— Eh oui ! Simba, il faut que je m’en aille !
— Miaou, miaou, mii-a-ouu.
— Moi aussi, je te dis, au revoir, et à bientôt.
— À bientôt, lui répondis-je.
Elle nous abandonna, se dirigeant vers son esquif, en laissant ma foi quelques trainées dans le sable. Je la regardai s’en retourner, de dos, étrangement femme et poisson tout à la fois, afin de réunir ce qu’il y avait de meilleur sur la terre et dans les océans, même si tout cela était mythologie à une époque, et aujourd’hui création virtuelle et de l’esprit. J’avais quelque peu le vague à l’âme.
Quatrième extrait
XIX
Après cette folle journée passée en compagnie de mes camarades Alekseï, Misha et Olga, je dormis comme une souche. Un tintamarre bien connu arrivant de la côte m’éveilla. Je fus surpris par l’heure. Je me levai en hâte, fit une toilette de chat, car n’ayant pas l’eau courante à disposition faute de sources d’eau, je devais, autant que faire se peut, l’économiser, en dépit de mon unité de désalinisation d’eau de mer.
Tandis que je prenais mon petit-déjeuner, le mistigri miaulait à la porte m’exhortant à la lui ouvrir. Comme il n’arrêtait pas, je dus me résigner à exaucer ses désidératas. Il me réclama sa pâtée, avec force persuasion. Puis il alla plusieurs fois, de la table où je buvais mon café, à la porte d’entrée, comme pour m’inciter à me presser. « Tu sais que les mélusines sont sans doute déjà arrivées… On va rater le spectacle… Miaou, miaou, miaou… »
Il avait ma foi raison, car leur irruption dans mon univers et sur mon ilot m’avait sorti des bras de Morphée, alors que j’y serais bien resté !…
Comme ce matin j’avais envie de me dégourdir les jambes, je fis un détour par le haut de l’ile et les arpents de vigne, à présent quasi vierges de tout raisin. Pour une fois, le mistigri ne me serra pas de près. Il coupa par la route la plus courte, qui passait par le carrefour du menhir. Il me regarda m’en aller devant, hésita quelque peu à me suivre, puis rebroussa chemin sur quelques mètres pour changer de direction, d’un air de me dire : « Moi, je ne serais pas en retard pour la représentation sur la plage… Si tu veux, je te garde une place près de moi… »
En effet, quand je fis enfin irruption sur la plage du ponant, le ballet avait débuté… Il me dévisageait, en me signifiant : « Tu vois, je te l’avais dit qu’il fallait se presser ! » Il m’avait en vérité réservé une place près de lui, ayant, de sa patte, esquissé deux larges ronds, côte à côte. Il était fièrement assis dans l’un, et m’incitait, par un regard perçant, à poser mes fesses sur le second siège qu’il avait tracé un peu plus large que le sien. Je ne pus faire autrement que de m’installer à son côté, et ne point tarder à profiter de la représentation.
Sept sirènes en bikini imprimé vichy, de diverses couleurs rutilant au soleil, avaient enfilé leurs chaussons de danse pour nous offrir le premier acte d’un divertissement singulier. Parthénope, en maitresse de ballet, incitait ses consœurs à travailler leurs pointes, qui devaient être gracieuses et éthérées, insistant du reste pour qu’elles effleurent à peine le sable lissé par la marée montante. Naturellement, j’avais raté le début – peut-être que Macka me le racontera plus tard –, mais j’en étais bien le seul responsable. À présent, Parthénope leur faisait répéter le salut, telle une vague venant mourir sur la plage, dans une blanche gerbe d’écume, ou bien un rouleau finissant sa course en déployant une jolie mousse.
De temps à autre, le greffier me jetait un regard, d’un air de me dire : « C’est beau, hein ? » Je m’apercevais déjà qu’Olga les avait mises au parfum du premier tableau. Naturellement, une fois le plan de scène et les mouvements dans l’espace, inscrits dans leur mémoire, il n’y avait plus d’écarts possibles, contrairement à d’ordinaires ballerines, fussent-elles les plus douées ! C’était, ici, le grand avantage de l’intelligence artificielle… Pour les assemblés, le pas de bourré, les glissades ou chassés, relatifs aux pas de danse ou aux déplacements, ou encore le travail sur pointes : relevés, échappés, piqués et passés, il en était autrement ! Chaque erreur devait être aussitôt corrigée, et l’artiste toujours en mesure de faire mieux, jusqu’à atteindre quasi la perfection… Il en était de même pour les sauts : jeté, soubresaut, ballonné, cabriole, brisé, car elles s’étaient d’ores et déjà approprié tout un vocabulaire qui les obligeait à invariablement progresser.
C’était ce que ma foi nous constations, le minet et moi-même. Devions-nous à présent les encourager par des applaudissements fournis, ou des « pattaudissements » pour les félins amoureux de ballets, je ne savais ?… L’on se concerta d’un seul regard : je frappai dans mes mains tandis que l’inimitable greffier se mettait sur le dos, pour m’imiter avec ses pattes de devant, dans une gymnastique rituelle qui n’appartenait qu’à lui, envoyant un tonnerre de miaous comme ailleurs des vivats de foule enthousiaste.
S’échappant enfin du sérieux de leurs répétitions, les mélusines nous répondirent d’une même voix par : « merci, merci ».
— C’est encore loin d’être parfait, me dit alors Parthénope. Mais, chaque jour, nous progressons un peu plus, ne réitérant pas, en général, nos erreurs de la veille. On n’est pas danseuse classique émérite, sans travail, tout le monde le sait.
— J’imagine déjà mes effets spéciaux là-dessus ! leur dis-je. Ce sera très très beau, je pense.
— Oui, nous les avons d’ores et déjà en tête, dans un plan de scène, pour qu’ils fassent ressortir notre gracieuse danse, à défaut de jambes graciles.
— Vos pointes de caudales sont pourtant bien effilées, certes, c’est différent…
— C’est ce qui en fait notre magique attrait… Surtout nos voix sublimes… Veux-tu nous voir et surtout nous entendre dans le second tableau ?
— Avec plaisir. Je pense que Macka est aussi d’accord.
— Miaou, miaou, miaou-miaou, ce qui signifiait en parler félin : du moment que c’est en avant-première !
Olga ne m’avait pas encore fait parvenir la bande-son. C’était donc en effet une première pour nous. Circé démarra, puis les autres enchainèrent… Toutes avaient des tessitures différentes, ce qui en faisait la richesse. Je comprenais à présent mieux la raison, surtout pour un naufragé, de ne pouvoir résister à un tel ensorcèlement. Parthénope grimpait tellement dans les aigus que Simba, assis sur son arrière-train se boucha les oreilles de ses pattes avant, comme un humain le faisait lorsque la musique ou le bruit étaient trop forts, et bien au-delà de ce que son tympan pouvait supporter.
Lorsqu’elle l’aperçut, une fois le morceau fini, Parthénope éclata d’un fou rire. C’était bien la première fois qu’elle voyait un greffier faire le pitre pour protéger son audition !… Ce qui la rassurait sur la perfection de son organe, et sur sa personnelle tessiture. Parmi les sept, certaines avaient des timbres de soprano, aigüe, comme celle de Parthénope, ou bien légère ou lyrique. Leucosia excellait dans un soprano dramatique, qui conclurait l’instant où les naufragés seraient entrainés dans la grotte profonde à demi immergée. Circé était plutôt mezzosoprano avec un timbre velouté, tandis que Coralline brillait en mezzo dramatique. Ligeia présentait une voix grave et rare de contralto, idéale pour accentuer le mystère sur scène.
Je m’apercevais que les sept possédaient une surprenante gamme pour notre singulier moment de dramaturgie et d’envoutement de pauvres matelots perdus et naufragés. Circé avait débuté par un chant cristallin, qui devait dominer le fracas des vagues sur les rochers ; du reste, irrésistible pour attirer le navigateur égaré, comme hypnotisé par une ligne mélodique obsédante et répétée.
Je me voyais déjà rajouter des sons instrumentaux pour une harmonie particulière renforçant le côté surnaturel ; de la harpe et des cordes pour évoquer le roulis de l’Adriatique, voire de la flute traversière. Je pourrais également y adjoindre un peu de musique électronique, et des effets sonores comme le bruit des vagues, par exemple.
*
Je quittai bientôt la plage. Macka me regarda partir ; se demandant si j’allais revenir, s’imaginant être à l’entracte.
— Tu viens, Macka, lui dis-je.
Il me dévisagea, interrogatif. Est-ce que le spectacle était terminé pour aujourd’hui ?
— Miaou.
Finalement, il me suivit, à quelques mètres derrière moi, sans se presser outre mesure. Mais quand il perçut les mélusines recommencer leurs envolées lyriques, je l’entendis rouspéter : « Miaou… Tu vois, c’est pas fini, j’y retourne… »
Allez suggérer à un chat ce qu’il ne veut point ouïr…, mission impossible !… Je le laissai rejoindre nos sept sirènes qui reprenaient leurs vocalises et leurs chants envoutants. Il y avait pris gout. Je décidai, quant à moi, d’aller jardiner une petite heure, à savoir sarcler, cueillir quelques derniers fruits, comme les tomates, et ramasser quelques légumes.
Il me fallait également, au troisième jour après la vendange, généreusement remuer le mélange de la cuve dans laquelle s’élaborait en ce moment un premier cru de Vrlina Kornata, « La vertu des Kornati », dont cette année serait, qui sait, une bonne année, mais surtout la première année de cette « nouvelle appellation viticole » au sein de l’archipel des Kornati. Cela se présentait bien. J’en respirai les premiers effluves, bien parfumés de notes florales (fraise, framboise), qui s’échappaient du récipient de bois déjà chapeauté par le marc qui gonflait. Les levures naturelles transformaient peu à peu les sucres du mout en alcool et en gaz carbonique dont les bulles venaient éclater à la surface en crépitant. La chaleur qui s’en dégageait était due à la réaction exothermique engendrée par la fermentation, et je devais attentivement surveiller le thermomètre, car une température excessive aurait tué les levures. Le jus, plus trouble à présent, en contact avec le marc se colorait et se chargeait de tanins provenant de la pellicule des baies, de ses pépins, et des rafles, en libérant les arômes caractéristiques du terrain sur lequel était implantée la vigne. Le gaz carbonique à la surface de la cuve empêchait l’oxygène de l’air d’oxyder le vin en gestation, d’où l’importance d’une bonne ventilation de la cave pour ne point être incommodé par ce gaz inodore, voire asphyxié. On était déjà passé de premières effluences de raisin écrasé au bouquet dû à la biodégradation, notamment une odeur de banane et de levure, avec des notes plus épicées et herbacées apportées par les rafles.
Misha aurait été satisfait de me voir apporter une si grande attention à l’élaboration de mon premier cru. Il avait en moi un élève attentif à la transmission par le maitre d’un savoir fondamental, et à l’écoute du chant de la cuve, comme, en ce moment, Simba devait être attentif et bercé par le chant des sirènes.
Je sortis de la cave, quelque peu aveuglé par la différence de luminosité entre un intérieur sombre, froid et humide, et un extérieur resplendissant. Le Maestral, qui se levait en provenance de la mer, du ponant vers le nord, moins puissant cependant qu’en juillet et aout, me portait les voix des mélusines sans que j’eusse même à me diriger de nouveau vers la plage. Je les entendais sans doute presque aussi bien que Macka, qui avait dû reprendre son siège douillet, tracé sur le sable. Le récital n’étant pas encore achevé, il devait savourer ces purs moments de bonheur quand on a la chance d’être au premier rang de répétitions essentielles.
L’heure avançant, je dus commencer à préparer le repas. Quant aux sept mélusines, leur nourriture serait, comme d’habitude, essentiellement intellectuelle. Durant une pause bien méritée pour les ballerines, le greffier se mit en chasse, car il avait un petit creux, et quitta son siège confortable aux premières loges. Il s’amusa bientôt avec de minuscules crevettes de sable (des talitres ou puces de mer) dont les petits sauts l’intriguaient. Puis, en définitive, quelques petits coups de dents calmèrent aussitôt sa fringale. Il joua peu après avec une coque et une palourde, qu’il déterra de ses pattes habiles, mais qu’il ne pouvait ouvrir.
Cinquième extrait
Le lendemain, le temps se révéla mitigé, mais toujours sec et relativement agréable. C’était le bon moment pour faire un tour complet de l’ile Érika et en examiner encore ses moindres recoins avant que la météo ne le permît plus.
De la crique Odyssée où j’inspectai, une fois n’est pas coutume, de fond en comble mon Sun Odyssey, nous gagnâmes, le mistigri et moi, par le sentier du zéphyr, la « crique Macka », puis passâmes devant la « crique interdite » pour atteindre la « crique masquée » selon mes dénominations, nous dirigeant ensuite vers le « carrefour du menhir » pour rallier la « crique du ponant » ; une belle promenade matinale pour nous mettre en jambes. Je prenais toujours avec moi mon léger sac à dos, avec serviette de bain et tout le tintouin. À présent sur la plage, alors que descendait la mer, j’étalai avec minutie ma large serviette sur le sable encore détrempé, tandis que le minet était d’ores et déjà occupé à chasser quelques encas. J’avais ma foi abaissé ma casquette à visière sur les yeux, lunettes de soleil sur le nez, quand, regardant soudainement au loin, je vis venir deux singulières embarcations. Les dénommées Ondelune, Abysséa, Delmaris, Marquessa, Sargasia, Tridentis approchaient.
Étonnées de nous apercevoir, et de si bon matin, en train de nous prélasser sur leur plage préférée, elles nous firent de grands signes avant même d’accoster. Ce qui m’évita de me lever pour aller les saluer dès leur arrivée derrière le gros rocher qui fermait ce rivage.
Si elles étaient là, ce n’était certainement pas pour se faire dorer sur le sable, mais sans nul doute pour y répéter. Allongé, c’était bien pour bronzer, mais guère poli pour assister à un concert, voire un singulier ballet. Je me mis debout, fouillai séance tenante dans mon sac à dos pour y extraire une sorte de fauteuil de plage gonflable, avec dossier, que je m’époumonai sur-le-champ à faire grossir. J’y posai bientôt mes fesses, à côté du précédent drap de plage resté en l’état. Le greffier, après avoir dégusté quelques crevettes, vint me retrouver, hésita à tracer sur le sable sa loge, comme à son habitude, car, réalisant que j’avais déserté le douillet tissu éponge pour un vulgaire siège de plastique, préféra s’y assoir aussitôt, la confortable texture étant plus digne d’une représentation de ballet à l’Opéra.
Car nos mélusines enfin arrivées à proximité, s’apercevant qu’elles avaient deux assidus spectateurs, commencèrent leurs répétitions. Nous assistâmes à la reprise du premier tableau, après quoi elles enchainèrent sur le second, puis le troisième, maintenant effectués à la perfection. On était les premiers spectateurs de ce singulier ballet joué par ces divines femmes-poissons. Macka assis sur son arrière-train n’en finissait pas d’être ravi par cette exécution, bercé par les mélodies des sirènes et admiratif de leurs légers déplacements en chaussons caudaliens.
Quelle ne fut pas ma surprise quand je les vis attaquer le dernier et quatrième acte, capable même de concevoir dans leurs mouvements ordonnés le jeu des deux naufragés qui, le moment venu, allaient figurer en projection sur les toiles de décor ! Et ce, tel que me l’avait expliqué Olga, la veille, lors de notre trajet en fin de journée vers mon ile Érika. Je ne pus qu’applaudir à la fin, et Simba battre des pattes. L’on était tous deux conquis…
Il n’y avait plus maintenant qu’à espérer un retour positif des organisateurs du festival d’Avignon. Je croisais de nouveau les doigts pour cela…
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