Extraits des romans - p. 2

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    Dans les enceintes acoustiques de la Renault Twingo, gris bleuté, le carillon venait de retentir. Le speakeur susurrait déjà un premier commentaire laconique, égrenant une à une les catastrophes de la nuit.
    Barbara, elle, s'en moquait royalement de ces exhalaisons de la planète… Elle fit une moue de mauvaise humeur et coupa tout simplement le son. Elle approchait de sa destination et son unique préoccupation était de trouver une place libre pour garer son véhicule. Elle semblait nerveuse. Pour calmer son appréhension, elle porta à ses lèvres une Lucky extraite d'un fin étui. Elle l'alluma, en aspira une grosse bouffée qui embruma peu après l'habitacle. Ayant enfin dégoté un endroit pour stationner, elle coupa le moteur et enténébra une dernière fois les similis cuirs.
   Elle eut dès lors, sur sa toilette, une ultime hésitation, abaissa le pare-soleil afin de s'assurer, dans le miroir au dos, que son allure reflétait bien son moi, tout au moins celui qu'elle voulait, ce matin, laisser transparaitre… Mais il n'en était rien. Aussi se remit-elle un peu de rouge, affina-t-elle son maquillage fait, ce matin, en toute hâte. Au moment où elle se sentit quasi en harmonie, elle osa une jambe dehors, joliment moulée dans un bas en voile émergeant d'un escarpin couleur olive. L'esthétique était parfaite…, enfin presque. Car à peine déambulait-elle sur le trottoir que l'on se retournait sur son passage… quand elle aurait tant aimé l'anonymat ! Son nez la chatouillait – les premiers pollens vraisemblablement. Se le frotter lui fit une impression désagréable. Alors elle s'aperçut qu'elle l'avait déjà oublié cet horrible pansement sur le visage !… Elle s'y était finalement faite au point de ne plus le voir, même en se maquillant. C'était probablement ce qui intriguait les passants…, de quoi la rassurer et l'inquiéter tout à la fois. Mais quelle bonne idée ils avaient eue là ! Avec ce placard sur la figure, elle était méconnaissable, sans doute remarquée, mais pas reconnue !…
    Elle accéléra le pas, car ces regards curieux néanmoins l'embarrassaient. Elle se dirigea vers des bungalows qui servaient de bureaux à une société de location de véhicules. Elle avait besoin d'un camping-car d'un modèle courant, voire le plus courant, d'une couleur commune, aux vitres teintées si possible, bref, un style de véhicule qui ne se ferait pas remarquer.
    Elle entra dans la salle où se trouvait le guichet de réception et, comme précédemment, fit se détourner quelques regards.
    Brunette, de taille moyenne, probablement jolie, svelte et fine, elle portait élégamment ce matin un ensemble robe plus veste, tout à fait bon chic bon genre, hanche ceinturée, boucles d'oreilles et escarpins assortis.
    Pour se donner quelque contenance, elle saisit des prospectus sur le présentoir en altuglas et, à l'écart, en attendant son tour, se plongeait aussitôt dans une lecture assidue de tout ce qui pouvait être loué dans l'agence. Elle sursauta quand l'employé lui demanda ce qu'elle désirait… 
     – Je voudrais louer un camping-car pour une semaine…
     – Combien de places ? 
     – Quatre, répondit-elle.
  L'homme s'était retourné pour attraper les formulaires appropriés. Puis il réclama une justification de domicile, une pièce d'identité et une carte de crédit. 
     – American Express ou carte bleue Visa ?… Laquelle préférez-vous ?… dit-elle en fouillant dans son sac à main.

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pages 11-13

 

Jean Piernet avait finalement entrevu le contenu de la cassette dans un faubourg de Londres où l’avait conduit Olson. Il en était resté abasourdi.

Avare de paroles, Jean méditait parfois des heures ; et passait en revue les mois de traque qui avaient enfin abouti, durant lesquels il avait fait la connaissance de Ralph Olson et de son « stratagème hors la loi » mis en place pour s’approprier le contenu d’une cassette unique.

Qu’allait donc faire, de ce contenu, la CIA ? Et de lui-même maintenant qu’il était au courant ? Le liquider ? Pour éliminer le témoin gênant, celui qui n’aurait jamais dû voir, encore moins savoir. Et qui plus est, un flic, un de ces sacrés flics capables de réveiller les morts, les faire parler à titre posthume.

S’en remettre à Ralph, éminence de la CIA, apte à le protéger ou le liquider… ; la décision s’avérait lourde de conséquences. Autant jouer à la roulette russe, attendre, dubitatif, extatique, les quelques grammes de poudre qui lui feraient sauter la cervelle, répandant alentour le savoir d’une vie fort bien remplie. Jean appuya sur la gâchette formée du pouce et de l’index. Il n’y eut guère d’épanchement de savoir ; ce n’était point la pertinente balle. Dès lors, ce qui restait encore de cortex conclut, ce jour, un pacte avec Olson.

Ce dernier ne lui avait-il pas du reste recommandé ce pacte[1], dans ce labo des environs de Londres, au milieu d’experts enfin venus à bout des multiples pièges de la cassette ?…

 

Jean Piernet était donc resté sur cet ultime conseil. Puis, tout bien pesé, bien des mois après, avait décidé de regagner Paris…

Il avait par conséquent pris un billet pour l’Eurostar. Bien calé dans son fauteuil de première classe, il s’était même assoupi. Un appel officiel l’avait peu après réveillé : le train allait rentrer dans la partie « Aquarium » du tunnel, celle qui avait permis d’agrémenter ce boyau sous la mer. De sophistiquées techniques, en dépit de la vitesse, laissaient entrevoir le monde sous-marin au-dessus. Jean ne dérogea pas à la règle, si captivé qu’il en oublia Olson et sa « maudite cassette ». Une fois regagné le plancher des vaches, il sommeilla jusqu’à Panam.

Il avait planté là une femme, son épouse en fait, et une progéniture devant à présent grandir sans père. En fin de compte, tous le croyaient décédé et l’avaient enterré dans les larmes et le recueillement. Son patronyme, relatif à cette époque révolue : André Noilou ; ce dernier, au reste, brillant inspecteur de police, usant de temps à autre de noms d’emprunt, néanmoins officiels – tel Jean Piernet –, pour des missions confidentielles, dans le seul but d’écarter curieux et fouille-merde.

Gare du Nord, il était aujourd’hui descendu dans un hôtel, à deux pas, sous le nom de Jesse Mole. Ce pseudonyme, éminemment british, était le vocable sous lequel il officiait désormais pour Olson. Car si les verrous de la cassette avaient sauté, si l’on connaissait à présent son contenu, l’énigme de l’opération « Mi. 0 » restait à éclaircir. Et Jesse Mole était devenu le fer de lance du nouveau stratagème d’Olson : un stratagème pour une énigme.

 

[1] Voir : Stratagème hors la loi

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I

Les peaux de bêtes sauvages, dont elle avait entouré ses brodequins, laissaient sur la neige immaculée et dense les traces d’une chimère, tandis que les flocons tombaient drus, balayés par un vent cinglant qui les amoncelait en congères. Sa progression était lente mais plus que jamais déterminée. Nulle réunion secrète de la cellule locale ne pouvait être ajournée, même par temps de chien et météo apocalyptique ! Et Acilie s’y rendait…

Alors qu’elle cheminait difficilement dans des bourrasques dignes des blizzards, son laser d’autodéfense – trouvé par hasard dans un champ – pendant à une ceinture de cuir mise par-dessus ses habits, une meute de loups aux abois hurlait dans le lointain. Quiconque, qu’il fût humain, animal sauvage ou domestique, avait un jour gouté à ce laser, ne s’en approchait plus de sitôt ! ; beaucoup le portaient par le fait de manière ostentatoire quand cela s’avérait crucial… C’était le cas d’Acilie aujourd’hui qui, ainsi parée, ne craignait personne : ni bandits de grand chemin qui hantaient les parages, ni bêtes hostiles et carnassières, ni démons de toutes sortes. C’était bien le seul luxe qu’elle possédait encore – d’une extraordinaire efficacité pour dégoter l’aléatoire pitance de tout exilé en forêt –, hormis le « luxe » du dénuement le plus total ; lequel dénuement avait un jour conduit sa mère à émigrer d’un quartier sordide jusqu’en lisière de forêt, d’où on l’avait délogée bien des fois ; jusqu’au jour bénit où Acilie eut l’idée qui leur permit de rester définitivement sur place…

*

Acilie était l’unique fille d’Adalinde de Myrenthrée d’Isicourt, arrivée en forêt avec sa mère à l’âge de quinze ans, sous le Républicat de Solis III, troisième du nom, et, toujours, démocratiquement élu ; grâce au lobbying de suprêmes collèges électoraux à la solde du pouvoir en place, plus qu’enraciné.

Adalinde était à cette époque désœuvrée, en dépit de son bagage et de son éducation ; car elle avait renvoyé dans leurs lubriques fiefs des hardes de fifrelets[1], qui avaient bien des vues sur elle et son allure éminemment féminine. Or, sous les derniers Républicats, nul « bâtard[2] » n’avait l’envie de protester s’il voulait garder un peu de dignité, voire un quelconque travail. Alors peu rechignaient à être les vassaux d’asociaux, et beaucoup se complaisaient dans cet esclavage nouveau, faute de se relever les tripes à l’armagnac[3] !

Adalinde avait donc élevé seule sa fille, dans un environnement si hostile qu’elle avait fait de la demoiselle un roc de détermination, de courage et de bravade. Nul enseignement officiel ou pernicieux ne l’avait dès lors atteinte. Adalinde avait transmis à Acilie tout ce qu’elle savait, et rien que ce qu’elle savait, mais elle en savait beaucoup !… Acilie était devenue, au fil du temps, aussi douée que sa mère, aussi révoltée par le cours de la vie, aussi féroce et dure que la nature peut l’être en bien des circonstances…

La bise lui gerçait à présent les lèvres, mais, pas à pas, Acilie traçait son sillon. Elle progressait avec difficultés dans la neige immaculée, avec la détermination d’un être croyant en un avenir meilleur qui lui serait, un jour, assurément concédé. Dans quel état arriverait-elle à destination ? se demandait-elle ; épuisée, éreintée, gelée, ou encore dynamisée par ce cadre grandiose, opale, qui, tel un linceul, l’enveloppait et allait porter son âme vers des horizons nouveaux. Les croassements (kraa, kraa) des corbeaux dans le ciel l’accompagnaient dans son cheminement. Cela la rassurait de n’être pas seule à se démener dans cet environnement magique et inquiétant, tant par sa densité visuelle que par l’assourdissement de toute vie !

Encore quelques centaines de mètres à découvert, et elle rentrerait en forêt. Entretemps, les flocons de neige s’étaient dissipés ; ils voltigeaient de-ci de-là, selon l’humeur fantasque de bourrasques qui subsistaient de temps à autre, car le vent s’apaisait enfin. Certains d’entre eux s’étaient agglutinés sur les sourcils d’Acilie, sur ses pommettes saillantes, sur son nez délicat rougi par le froid. Il en était de même sur ses vêtements épais et son bonnet de laine.

Dès qu’elle eut atteint le couvert des grands arbres, la morsure du froid l’abandonna pour un temps. Parfois, un animal l’avait précédé, ivre de cette beauté immaculée. Ses traces serpentaient dans la poudreuse en se démarquant de cheminements rectilignes.

Un bruissement attira soudain son attention. Une forme sortit de dessous les fourrés. Au même moment, visible à travers une trouée parmi les arbres dépouillés, une volée de corbeaux surplomba la zone, très haut dans le ciel chargé et cotonneux. Acilie leva son arme devant l’individu qui, de loin, l’observait de ses yeux étranges. Elle visa. Aussitôt, l’un des volatiles vint s’abattre aux pieds du gars.

— Mi-a[4] ! Mi-a ! s’exclama-t-il.

Acilie le rejoignit peu après, tout en le fixant dans les orbites et en ne relâchant plus son regard. Il s’était tu, tandis qu’elle avançait dans la neige molle à quelques pas de lui.

— Il est à toi ! dit-elle. Pourti !

— Cimer[5], cimer, trop cimer !

— Ne me remercie pas ! C’était pour te montrer que ce qui pend à ma ceinture n’est pas factice !

Elle ne savait s’il avait compris sa dernière phrase. L’homme, à sa stature, à son vocable étonnamment réducteur, n’était qu’un descendant de lignées nées à la fin du vingtième siècle, qui s’étaient pris de passion pour une concaténation des mots, afin de véhiculer leurs états d’âme, d’ondes porteuses en ondes porteuses.

Acilie se retourna quelque peu et vit l’homme ramasser le gros oiseau encore chaud, estourbi à tout jamais par la chute vertigineuse qu’il avait eu à subir, paralysé par le rayon laser. Sans doute figurerait-il à un prochain menu.

Elle ne croisa ensuite plus personne sur sa route. Elle arriva à destination quelque peu exténuée. Aux abords du lieu de la réunion, elle distingua un premier androïde qui semblait faire le guet. Il l’accueillit avec un sourire de compassion pour sa hardiesse et son endurance. Dès qu’il l’eut reconnue sous ses habits chauds et épais, il entama la conversation :

— Bonjour, Acilie. Quel courage tu as de sortir par ce temps à ne pas mettre un chien dehors !

— Bonjour, Kildor, répondit-elle. Du courage, oui, il en faut un peu. Comment vas-tu ?

— Bien. Et toi ?

— Ça ira mieux dès que je me serais un peu réchauffée ! Je suis gelée !… Mais j’arrive enfin !…

 

[1] fifrelet : jeune homme séducteur

[2] bâtard : personne dans la précarité

[3] se relever les tripes à l’armagnac : avoir un peu de courage

[4] mi-a : ami

[5] cimer : merci